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  • Sylvine Thomassin

De l’inégalité parmi les enfants

Je viens de terminer ce travail universitaire mené sous la direction de Bernard Lahire, professeur de sociologie à l’ENS de Lyon. 1 180 pages d’analyse qualitative de la situation de 35 enfants de milieux différents, scolarisés en grande section de maternelle au cours de deux années scolaires.


L’étude démontre scientifiquement ce que les parents, militants d’associations d’éducation populaire, enseignants, éducateurs et élus vivent tous les jours de façon certes empirique mais répétitive : Les enfants vivent au même moment dans la même société mais pas dans le même monde. Les inégalités sociales en terme de logement, école fréquentée, langage, loisirs, sport, alimentation ou santé créent des écarts entre des vies augmentées et des vies diminuées. Et notre pays, loin de corriger ces inégalités, ne fait rien, ou pas grand-chose suivant les gouvernements, contre leur reproduction.


La sociologie de enfance, qui s’est développée depuis les années 1990, a constamment appuyé sur la liberté individuelle de chaque enfant en oubliant trop souvent ce qui s’impose à lui en terme d’histoire familiale, de classe sociale des ses parents, de langue maîtrisée ou non, d’habitudes culturelles … Un enfant n’est jamais passif mais il est par contre dépendant des adultes avec lesquels il vit. Ce que Pierre Bourdieu avait déjà démontré en affirmant que les écarts de performance scolaire entre élèves s’expliquent par des phénomènes d’héritage culturel, que l’école est malheureusement reproductrice des inégalités de départ et que les politiques culturelles ont échoué à démocratiser l’accès à la culture.


Les inégalités sont régulièrement dénoncées en France et le mouvement des gilets jaunes en est le dernier exemple. Mais si elles existent bien, on les cache sous un voile pudique dès qu’il s’agit d’en mesurer les conséquences humaines. Comme si on ne voulait pas voir que ce qui est accessible aux uns ne le sera jamais ou quasiment jamais pour d’autres. Et ainsi, on ne met pas en place les politiques de réel rattrapage qui s’appliquent depuis longtemps dans d’autres pays, les mêmes que ceux qui ont les meilleurs résultats aux enquêtes Pisa.


C’est une question certes nationale mais nous pouvons tous, à notre niveau, poser notre pierre à l’édifice de l’égalité parmi les enfants. C’est ce constat (et celui du manque cruel de logement) qui m’ont fait un jour m’engager, d’abord dans le monde associatif, syndical puis politique. Et ne pas baisser la garde quand, sous la pression de certains parents et enseignants, mes collègues ont choisi de revenir passivement à la journée de 4 jours, retirant une matinée de travail scolaire par semaine alors que l’on sait que la matinée est plus bénéfique pour se concentrer, être attentif, mémoriser, apprendre. Une élection ne vaut pas de perdre son âme et je suis amère de constater que la nouvelle municipalité annonce de revenir à la semaine de 4 jours sans aucune évaluation de ce qui a été posé depuis 2013.

De notre côté, nous avions prévu de retenir une équipe universitaire, comme celle de Bernard Lahire. Elle aurait travaillé sur l’évaluation neutre de notre action en terme de temps périscolaires liés aux 5 matinées d’école. Ses avantages mais aussi ses inconvénients, ses effets de rattrapage mais aussi ses contraintes et ses limites. Les résultats de cette étude menée de façon indépendante vis à vis de la Ville auraient été présentés à tous les bondynois qui auraient pu s’exprimer de façon éclairée et raisonnée sur la question du maintien de la semaine de 5 matinées ou de son retrait.


Au-delà de la question de la semaine de 4 ou 5 matinées, la question est de savoir si l’école a besoin ou non d’un complément culturel dans nos villes populaires. Si la réponse est affirmative, alors quelles seront les actions de rattrapage posées par cette municipalité pour que Bondy continue à être une ville certes populaire mais émancipatrice ?

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